Y aller voir de plus près

Créé en 2021 / Théâtre Benoît XII - Festival d'Avignon

conception Maguy Marin
en étroite collaboration et avec
Antoine Besson, Kais Chouibi, Daphné Koutsafti, Louise Mariotte
et avec l’équipe artistique :
pour le film David Mambouch assisté d’Anca Bene
pour les maquettes Paul Pedebidau
pour l’iconographie Louise Mariotte
pour la conception sonore et musicale David Mambouch
pour la direction technique et la lumière Alexandre Béneteaud
assisté de Kimberley Berna-Cotinet
pour le son Chloé Barbe
pour la scénographie Balyam Ballabeni &  Benjamin Lebreton
assistés de Côme Hugueny
pour les costumes Nelly Geyres

« Mais que deviennent, dans la “politique du temps” ; les possibles “émondés” ? Sont-ils à jamais engloutis dans les vertigineuses poubelles de l’histoire ? Ou quelque chiffonnier méticuleux a-t-il le pouvoir de les sauver ? L’Autrefois est-il irréductible à un chapelet d’heures fanées. Par le rappel des conjonctures passées, “aborder l’Autrefois signifie donc qu’on l’étudie, non plus comme avant, de façon historique, mais de façon politique, avec des catégories politiques”. Traiter politiquement l’histoire, c’est la penser du point de vue de ses moments et de ses points d’intervention stratégiques. La “présence d’esprit” est la qualité politique, par excellence, de cet “art du présent” 1

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Rien n’est destiné à durer. Chaque instant qui passe transforme et altère irrémédiablement tout ce qui est. Le temps de notre existence éphémère ne nous permet d’avoir qu’une expérience de la durée assez vague, une représentation approximative, imaginaire et vertigineuse des temps passés, présents et futurs. Naissance, croissance, vieillesse et disparition : Une vie. Qu’est-ce qu’une vie ? Deux vies. Trois vies. Dizaines, centaines, milliers, innombrables vies et morts, jeunes et vieux, malades et accidentés, soldats et civils, vainqueurs et vaincus, maîtres et esclaves, milliards d’apparus et de disparus, femmes, hommes, enfants dont nous ne pourrons connaitre les destinées que par fragments, bribes.

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
2

Frères humains enfouis depuis quelques secondes, minutes, heures, jours et nuits, semaines, saisons, années, par dizaines, centaines, milliers, innombrables. Drôle de sensation de savoir que, depuis l’aube de l’humanité, 108,2 milliards d’individus sont nés. Et 93% sont morts. Saturation du monde. Difficile d’imaginer ce temps d’avant nous.

(...) Et le sort que le temps mène à notre rencontre
est douteux, tout autant que ce que le hasard
nous apporte, et autant que la fin qui nous guette,
Et ce n’est certes pas en vivant plus longtemps
que nous raccourcirons de si peu que ce soit
la durée de la mort, nous n’avons pas de quoi
l’entamer, et du coup être moins longtemps morts.
Et donc, tu auras beau dans ta vie enterrer
autant que tu voudras de générations
ce n’est pas pour autant que ta mort en sera
moins éternelle, non : n’être plus va durer
aussi longtemps pour tel qui est mort ce matin
à, l’aube, que pour tel dont la vie a pris fin
bien avant, il y a des mois et des années.(...)
3

L’histoire.
Pour Walter Benjamin « l’histoire n’obéit pas aux fausses évidences chronologiques, sa construction appelle à reprendre le montage dont la matière première est la citation. Écrire l’histoire, c’est la citer ».4

S’approcher... là où, dans les profondeurs des couches sédimentées, tressées en un palimpseste sur lequel nous vivons, il fait sombre. Interroger les morts. Nombreux sont les récits que ces derniers nous ont laissé en héritage, évènements vécus au cours des siècles passés qui ont transformé le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Si la guerre avec ses massacres et ses ravages a malheureusement souvent été leur point commun, la résistance opposée par les hommes aux oppressions de toute nature laisse entrevoir une espérance que seules des luttes concrètes nous ont permis de percevoir.

S’exercer à l’obscurité, pour que nos yeux finissent par distinguer les détails qui, dans l’histoire, fondent et produisent des évènements inondés par la lumière éblouissante et partisane des pouvoirs, subtilisant à nos yeux les causes cachées qui les ont produites. Et tenir tête face à des barbaries toujours réinventées.

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur   ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne » 5

Jouer à dénicher sans continuité logique, par montage et association d’idées, les conflits d’intérêts individuels et collectif qui amènent des petites guerres dérisoires de voisinage aux conflits mondiaux, tyrannies, meurtres, délations, collaborations, accommodements et lâchetés perpétués sans interruption depuis la nuit des temps. Opérer par sauts, rebonds, hiatus, reprises et donner à voir le travail d’une élucidation tâtonnante qui bute, reprend, justifie, culpabilise, ajoute, avance et recule en fonction du danger encouru et de sa propre survie.

Y aller voir de plus près.

1. René Schérer Grandeur de Bensaïd - Lignes 2010 n° 32
2. François Villon Poésies diverses, Ballade des pendus
3. Lucrèce De la nature des choses
4. D.Bensaïd Walter Benjamin -  Sentinelle Messianique
5. Jean-Jacques Rousseau Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.

Festival d’Avignon
Théâtre de la Ville - Paris
Théâtre Dijon Bourgogne -Centre Dramatique National
Théâtre des 13 vents - Centre Dramatique National - Montpellier
Théâtre + Cinéma - scène nationale de Narbonne
Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National
POLE-SUD, CDCN Strasbourg
Les Halles de Shaerbeeck- Belgique
Le Parvis – scène nationale Tarbes Pyrénées
Théâtre National de Bretagne - Rennes
Compagnie Maguy Marin